Conférence donnée pour l'Espace Ethique Régional de la Région Centre, CHRU Tours, septembre 2007

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L’éthique, science de la morale, est une réflexion sur les principes de nos actes. L’éthique médicale se définit donc comme réflexion sur les principes de l’acte médical du point de vue de sa valeur qualitative, c’est-à-dire en tant qu’il permet à un patient de voir sa douleur et sa crainte atténuées d’une manière ou d’une autre, en tant qu’il permet à un professionnel de la santé de mener sa mission à bien, dans la mesure du possible. L’éthique médicale concerne ainsi ce qui touche l’incommensurabilité de la conscience humaine dans le domaine de la santé. Pierre-François Dequin[1] définit l’éthique comme pesée des valeurs, également comme débat douloureux dans le cœur de l’homme entre deux sortes de bien, ou plutôt, en réalité, entre deux sortes de moindre mal. L’éthique constitue enfin une démarche sans fin entre réflexion et action. C’est dire si l’éthique ne se situe pas sur le plan du quantitatif et défini.

 

Cependant, l’éthique, appliquée à la médecine, ne reste pas dans l’indétermination et permet même de tenter de régler un problème philosophique : savoir si l’objet de l’éthique réside dans la définition du bonheur ou la détermination d’un devoir. Pour Épicure[2], par exemple, le bonheur est assimilé au plaisir comme absence de souffrance. En revanche, selon Kant[3], seul le sens du devoir doit orienter nos actions, indépendamment de tout plaisir voire de tout soulagement sensible que l’on pourrait en tirer. Dans la relation entre un patient et un médecin, la préoccupation du premier est l’absence de souffrance, le soin, l’élimination de la maladie. La préoccupation du second est la réalisation de son devoir : aider l’autre. Le désir de bonheur de l’un et l’exigence de devoir de l’autre s’ajustent mutuellement. Ce désir n’existerait pas sans cette exigence, et inversement. Si la relation médecin/patient est un colloque singulier, la singularité du colloque en question se définit comme rencontre spéciale entre une demande d’annulation de la douleur qui peut varier selon les patients et le contexte de la maladie, et un devoir de réponse à cette demande dont la rigueur, quant à elle, doit être égale pour tous. Ainsi, le débat philosophique, en fait théorique, concernant la définition de l’objet de l’éthique et notamment cette querelle entre morale hédoniste et contextualiste, et morale fondamentale, semble trouver une issue à travers l’éthique pragmatique, professionnelle, du médecin.

 

Il faut de plus préciser en quoi les principes de l’éthique du soin médical peuvent différer de l’éthique de la recherche biomédicale. Cette différence tient avant tout d’une inversion des rapports entre le patient et le médicament : dans le soin, le médicament est un moyen en vue d’une fin, la santé ou le soulagement du patient ; dans la recherche biomédicale, le patient – informé et consentant – est un indispensable moyen en vue d’une fin, la mise au point d’un médicament. Il est possible de résumer la différence par le schéma suivant :

Soin médical Recherche biomédicale

 

Certes, un médicament dont l’efficacité et la tolérance auront été testées et prouvées deviendra alors, quand il entrera dans le cadre du soin courant, un moyen, et l’homme recouvrira son statut de fin. Cependant, la personne qui accepte de participer à un essai clinique le fait en général pour deux raisons : 1) parce qu’il sait que sa protection est garantie, 2) parce qu’il sait qu’il peut rendre service et à la science et aux autres hommes. Le cas échéant, une troisième raison d’entrer dans un protocole expérimental est le bénéfice individuel direct (BID) que le patient peut tirer de sa participation. Mais que le sujet humain soit le moyen de la recherche biomédicale pose un problème eu égard à l’un des principes les plus admis de la morale fondamentale, c’est-à-dire l’un des impératifs catégoriques kantiens : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Comment, dès lors, et par quelle éthique spécifique pourra-t-on considérer autrui comme un moyen sans remettre en cause sa dignité, sa valeur et la reconnaissance qui lui est due.

 

L’on s’accorde pour dire qu’il existe cinq piliers de l’éthique médicale : la bienveillance, la non-malfaisance, le respect de la dignité de la personne, le principe d’autonomie, le principe d’équité. Formellement, ces cinq principes sont présents aussi bien dans le soin que dans la recherche. En revanche, le statut spécial du patient dans le cadre d’une expérimentation peut nécessiter une révision de ceux-ci, du point de vue de leur contenu.

 

Le principe de bienveillance – Dans le soin courant, il s’agit de soulager, de faire guérir si tant est que cela soit possible. Dans la recherche biomédicale, le soin est absent, sauf si un bénéfice individuel direct est prévu. Par exemple, une étude de phase 1 dont l’objet serait la détermination d’un seuil de tolérance d’un produit appliqué dermatologiquement n’apporterait pour l’individu aucun soin et même au contraire quelques inconvénients – temps consacré à l’étude, rougeurs dermiques passagères mais  supportables, etc. – . Ce type d’essai est parfois indemnisé mais ne présente aucun intérêt thérapeutique pour le participant, puisqu’il est sain. D’un point de vue éthique, c’est le désir de faire progresser la science et de rendre service à la collectivité – pour reprendre une formule courante – qui peut également motiver le sujet.

 

Le principe de non-malfaisance – Une thérapie peut entraîner des inconvénients qui s’étendent sur une échelle qui va du désagrément à la douleur insupportable. L’éthique médicale consiste alors ici à tout mettre en œuvre afin de diminuer le mal inhérent à bon nombre de soins. Dans la recherche, la règle de la non-malfaisance s’applique par le fait de ne pas mener une recherche qui entraînerait une souffrance pour le sujet, que ce dernier soit consentant ou non, que la recherche elle-même soit justifiée ou non, que son design soit rigoureux ou non. De plus, si les risques que l’on fait courir à autrui sont supérieurs aux bénéfices attendus, il faut ne pas autoriser la recherche. Enfin, en vertu du principe d’utilité, on ne peut inciter une personne à participer à une étude dont le protocole scientifique ne serait pas au point au plan technique, quand bien même aucun préjudice ne serait subi. Si une étude semble ne pas être cohérente, s’il s’agit, autrement dit, d’une étude pour rien, inutile pour les participants notamment, dont le temps de participation ne serait que du temps perdu, alors, en même temps, elle n’est pas éthique. Éthique et épistémologie, ici, ne font qu’un : l’éthique nécessite des connaissances non-éthiques, c’est-à-dire techniques, scientifiques. Au sein des CPP, être éthique requiert donc de la part de ses membres l’acquisition de connaissances médicales permettant d’évaluer la pertinence d’un projet, afin d’être capable de le comprendre et d’évaluer son utilité.

 

Le respect de la dignité humaine – La mise en œuvre de ce principe ne varie guère selon le contexte : dans le soin comme dans la recherche, il s’agit avant toute chose de ne pas placer le patient dans une situation d’humiliation, de respecter son intimité, son intégrité physique et intellectuelle.

 

Le principe d’autonomie – Dans le soin, ce principe consiste à donner au patient les moyens de le faire participer aux décisions qui le concernent, si tant est que cela soit possible, qu’il soit capable de réfléchir et d’exprimer son libre-arbitre. La question est de savoir si une personne, eu égard à son statut de malade, peut délibérer pour lui-même et en toute objectivité. À tout le moins l’idée d’une participation du patient à la délibération médicale ne pourrait de toute façon exclure le rôle à la fois consultatif et décisionnaire du médecin et de son équipe. Il en va de même pour la famille ou les proches, à plus forte raison si le patient est mineur ou dans l’incapacité, intellectuelle, psychologique ou morale, de décider quoi que ce soit. Dans la recherche, le principe d’autonomie prend une forme radicalement juridique, expression de l’exigence éthique même : il est obligatoire d’informer précisément le sujet de la nature de l’essai, de lui dire en quoi il consiste exactement, ses objectifs, sa méthodologie, ses inconvénients. C’est ainsi qu’il faut donner au patient les moyens de consentir librement à sa participation. Il doit aussi savoir qu’il jouit d’un droit inconditionnel de retrait de cet essai, sans aucune justification, donc, et sans que la qualité des soins dus soit remise en cause. Le principe d’autonomie est assuré par la communication d’une lettre d’information dont les données sont complétées et précisées oralement par le médecin. La signature d’un formulaire de consentement atteste en théorie de la réalité de cette information et de sa juste compréhension.

 

Le principe d’équité – Il faut soigner tel patient, en espérant que l’acte médical ne remette pas en cause la possibilité à d’autres patients d’être également soignés. Le problème prend une tournure économique et touche par exemple la question des quotas de soins qu’un service hospitalier peut dispenser sur une période déterminée. Mais s’il s’agit de considérer le soin sous l’angle de son coût au sens pécuniaire, il faut aussi le voir eu égard à son coût moral, c’est-à-dire du point de vue de la souffrance du patient – par exemple, telle thérapie en vaut-elle la peine si l’on considère le peu de chance de guérison et ses effets indésirables, pour ne pas dire insupportables ? – . Un soin dont le patient ne voudrait pas, qui donnerait pour ainsi dire aucun résultat et qui serait très onéreux pénaliserait la société et la médecine en général, et en particulier pourrait retirer à d’autres patients des moyens de guérison. La société et ses exigences restent en arrière-fond du colloque singulier médecin/patient. En ce qui concerne la recherche, le coût se traduit en terme d’investissement ou de dotation selon que le promoteur de l’essai soit un laboratoire public ou un laboratoire privé. Le risque, s’il est normalement nul pour le patient, correspond en revanche à un engagement de la part de la société privée ou de la société civile. Une interrogation est sous-entendue dans tout protocole : à qui profite la recherche ? Mais cette question, même si elle n’est pas tabou, n’est pas non plus considérée dans les CPP comme un item permettant de savoir si ce n’est pas de façon inéquitable que des patients participent bénévolement à telle recherche dépourvue de tout bénéfice individuel direct ou encore qu’ils fournissent à des biothèques un échantillon biologique ou une donnée génétique. À l’inverse, pour une entreprise privée, des profits économiques sont prévus et, pour les enseignants et chercheurs du domaine public, prendre l’initiative d’une recherche – et certaines ne présentent pas un grand intérêt pour l’avenir de la science… – permet de compléter un curriculum vitae.

 

Il est possible de récapituler ces principes par le tableau suivant : 


 

SOIN

RECHERCHE

Bienveillance

- soigner, soulager

- absente, sauf s’il existe un BID

Non-malfaisance

- atténuer les désagréments et souffrances liées aux soins

- ne rien tenter qui soit une souffrance pour le patient, même si le protocole scientifique est pertinent ;

- ne rien tenter si les risques encourus sont supérieurs aux bénéfices attendus ;

- ne rien tenter si le protocole scientifique n’est pas au point

Respect de la dignité

- ne pas placer le patient dans une situation d’humiliation

idem

Autonomie

- lui donner les moyens de le faire participer aux décisions qui le concernent

- donner au patient les moyens de consentir librement à sa participation et un droit inconditionnel de retrait de l’essai

Équité

- soigner, pourvu que l’acte médical ne remette pas en cause la possibilité à d’autres d’être également soignés

(existe-t-elle vraiment ?)

 

Comment ces principes peuvent-ils être mis en œuvre dans le cadre des séances des CPP ? Voici un cas de soumission d’essai clinique pour lequel j’ai été rapporteur et qui permet de répondre par l’exemple.

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L’intitulé du projet est : « Coloscopie par vidéo-capsule colique versus coloscopie standard. Comparaison intra-individuelle chez le sujet à risque moyen ou élevé de cancer colorectal. » Le promoteur est un laboratoire d’un CHRU. Il s’agit de faire ingérer une vidéo-capsule endoscopique capturant les images des intestins – de l’intérieur, donc – durant son transit, pour détecter des manifestations précancéreuses ou cancéreuses, notamment des polypes. Les caractéristiques de l’étude sont les suivantes :

Étude prospective : le but est le dépistage et l’étude de valeurs prédictives liés à certaines formes du cancer colorectal.

Multicentrique : elle se déroule dans 13 centres français.

Contrôlée et comparative : elle s’effectue par comparaison avec un dispositif de référence, dont l’usage est courant et l’efficacité connue, en l’occurrence la coloscopie standard ; le patient est à la fois le cas testé et le cas-témoin : il subit une coloscopie par vidéo-capsule colique et une coloscopie standard.

Non randomisée.

 

Les objectifs de l’étude sont les suivants :

Les objectifs principaux – Il s’agit de comparer la valeur prédictive négative entre la coloscopie par vidéo-capsule colique et la coloscopie standard, pour deux types de sujets :

. à risque moyen,

. à risque élevé, concernant la détection de polypes d’une dimension égale ou supérieur à cinq millimètres de diamètre, ou encore de cancers avérés.

Les objectifs secondaires :

.  comparaison d’indices diagnostiques, des quantités et de la nature des lésions détectées : quelle est la technique la plus efficace ?

.  comparaison de la tolérance des patients, entre les deux techniques : quelle est la moins douloureuse ?

 

La durée de l’étude est de deux ans. Elle prévoit un calendrier sur quatre-vingt dix jours maximum, en trois phases :

Une visite de pré-inclusion entre le soixantième et le cinquième jour précédant l’examen clinique, l’expression du consentement à la participation à l’étude et les opérations.

Une inclusion dans l’étude sur deux jours :

jour 1 : coloscopie par vidéo-capsule colique,

jour 2 : coloscopie standard.

Une visite de suivi à trente jours après les coloscopies.

 

Le nombre de patients prévus dans l’étude est de 550. Il mélange les sujets à risque moyen et les sujets à risque élevé.

 

À côté de la présentation technique du projet, le rôle du rapporteur est notamment de répondre à deux questions importantes : 1) quel est le contexte de l’étude ? 2) qu’est-ce qui la justifie ? Les réponses ont été formulées synthétiquement selon deux points de vue :

En terme de politique de santé publique, l’augmentation des cas du cancer colorectal et les diagnostics tardifs nécessitent une amélioration de la politique de dépistage.

En terme de méthodologie, il existe deux procédés thérapeutiques :

. le test de détection à partir d’un échantillon de sang fécal (Test H…â),

. la coloscopie standard.

La première méthode est sans douleur mais sa valeur prédictive est faible, autrement dit, elle ne provoque pas de désagrément physique ou moral mais présente un certain degré d’inefficacité dans sa capacité à prévoir certains cas de cancer colorectal. La seconde est plus efficace mais constitue pour le patient une thérapie lourde.

Ce tableau résume la comparaison entre les deux soins courants :

Test H…â (détection sang fécal) 

Avantages

Inconvénients

- Méthode non invasive

- Pas d’anesthésie

- Médiocrité de la qualité des réponses

- Ne permet pas une différenciation certaine entre un risque moyen et un risque élevé

Coloscopie standard

Avantages

Inconvénients

- Meilleures réponses pour les lésions avancées

- Mauvais degré d’acceptabilité de la pratique de la part du patient

- Nécessite une anesthésie

- Risques de complication (hémorragie digestive)

- Coût économique élevé

 

Le projet présenté se justifie par la nécessité de la mise en œuvre d’une pratique alliant les avantages du TH…â et de la coloscopie standard, et diminuant le nombre de leurs inconvénients respectifs. La coloscopie par vidéo-capsule colique présenterait les avantages suivants :

. Pas d’anesthésie.

. Meilleures réponses que le THâ.

. Meilleure acceptabilité que pour la coloscopie standard : on suppose qu’un patient préférera avaler une capsule à l’intromission d’une sonde anale.

 

À terme, l’intérêt est, pour les patients atteints de lésions significatives, d’éviter de recourir à une coloscopie standard.

 

La méthodologie clinique se présente en deux étapes :

Étape 1 – Le patient ingère la vidéo-capsule endoscopique qui filme l’intérieur des intestins. Les chercheurs tentent de repérer des manifestations pré-cancéreuses ou cancéreuses. Le transit est facilité par une préparation colique et la prise d’anti-vomitifs.

Étape 2 – Le même patient subit une coloscopie standard vingt-quatre heures après la coloscopie par vidéo-capsule colique.

 

Les chercheurs sont alors à même de réaliser une étude comparative sur la valeur prédictive de chacun des modes d’investigation et d’interroger les patients sur le degré de désagrément ou de douleur de chaque technique. L’hypothèse de travail – ou le présupposé – est la suivante : à efficacité égale entre les deux pratiques, la coloscopie par vidéo-capsule colique serait plus supportable et donc préférable.

 

Seulement qu’en est-il de cette capsule qui traversera le corps de la bouche à l’anus ? La capsule P…â se présente sous la forme d’une gélule, dont les dimensions sont les suivantes : 31x11mm. Elle se compose de matériaux biocompatibles et ne produit normalement aucun rejet, aucune allergie. Ses matériaux sont analogues à ceux d’une autre capsule, la P…SBâ, qui, dans le cadre d’autres études, a déjà été ingérée à peu près 100.000 fois depuis 2001, au plan international. Cette capsule endoscopique est certes plus petite (26x11mm) mais l’ensemble des testes de résistances mécanique et chimique ont donné des résultats satisfaisants. Dans le dossier, la question qui se pose, pour la protection du patient, est la suivante : tout sujet sera-t-il à l’abri d’un blocage de capsule durant son transit ? le risque de rétention existe-t-il malgré la préparation colique ? La réponse à cette seconde question est : oui.

 

Le débat au sein des CPP doit porter sur la balance bénéfice/risque, norme d’évaluation principale des dossiers. Autrement dit, le rôle du CPP est de voir de quel côté la balance penche, et de ne formuler une décision positive que si les avantages sont supérieurs – et même notablement supérieurs – aux inconvénients. Il s’agit de dire si le maximum est prévu pour la protection du patient qui, par sa participation même, de toute façon, n’est pas couvert par le risque zéro. Plusieurs item peuvent être alors envisagés, tout d’abord du point de vue de l’individu :

- L’étude prévoit-elle des bénéfices individuels directs ? Dans l’étude en question, il n’y en a pas puisque le patient subit de toute façon ce dont il devrait pourtant pouvoir se passer, à savoir une coloscopie standard. L’étude présente donc ce que l’on pourrait nommer un ‘paradoxe cohérent’ : il faut une coloscopie standard pour tenter de montrer qu’on pourrait s’en dispenser.

- L’étude entraîne-t-elle des inconvénients ou risques individuels directs ? Le problème potentiel le plus sévère est la rétention de la capsule, évaluée à 2% des cas.

- Comment les risques individuels directs sont-ils réduits ? Quelles solutions sont prévues si un problème se pose ? En cas de rétention de la capsule, une intervention chirurgicale est nécessaire, afin de la retirer du corps.

 

Deux autres item sont également à étudier, cette fois-ci du point de vue de la collectivité, c’est-à-dire de la société :

- L’étude prévoit-elle des bénéfices collectifs ? Ici, oui puisque son objectif est l’amélioration de la détection préventive d’un type de cancer dont le nombre de cas n’est pas en réduction, contrairement à la plupart des autres types de cancer. Par conséquent, elle est utile pour toute personne qui, dans l’avenir présentera un risque de cancer colorectal. Elle participe, non pas du bien commun, mais de la santé d’individus encore non définis comme atteints de ce cancer, que l’on ne connaît pas encore, donc, mais dont on est formellement sûr de l’existence. En ce sens – mais la formule est théorique – l’étude rend service au progrès de la science qui lui-même rend service à la société.

- L’étude entraîne-t-elle des inconvénients ou risques collectifs ? De prime abord, non. Le risque le plus courant qu’un essai clinique peut faire courir à une société est l’épidémie ou la pandémie. Ici, ce risque est nul.

 

La balance bénéfice/risque peut être évaluée sous forme de tableau :


Bénéfices individuels directs

Risques / inconvénients individuels directs

Réductions des risques individuels directs

Risques liés à la réduction des risques individuels directs

Bénéfices collectifs attendus

Risques collectifs possibles

- Aucun (à moins que la coloscopie par vidéo-capsule colique détecte une pathologie non vue par la coloscopie standard )

- Rétention de la capsule 

- Occlusion

- Vomissements - Spasmes abdominaux

- Diarrhée

- Réactions allergiques

 

 

- Intervention chirurgicale

- Risques inhérents à une intervention chirurgicale

-

Amélioration du dépistage du cancer colorectal, en augmentation

- Aucun

 

- 24 heures d’hospitalisation.

- 72 heures de régime préalable sans résidu.

- Entretien à + 1 mois.

-Indemnisation de 100€

 

 

 

 

Les cinq principes de l’éthique de la recherche biomédicale sont mis en œuvre, dans l’élaboration du projet comme dans son étude par le CPP, à l’aide de cet outil évaluatif principal qu’est la balance bénéfice/risque.

 

Il est à préciser que la recherche n’est bien évidemment pas séparée du soin : au-delà de l’étude, le patient est pris en charge en cas de détection de polypes, notamment, et redevient, pour ainsi dire, sujet du soin courant par une intervention chirurgicale.

 

En ce qui concerne la lettre d’information, des remarques ont été faites, remarques aboutissant à la demande faite au promoteur de l’étude d’effectuer quelques modifications : 

- La lettre d’information contient parfois un vocabulaire technique qu’il faut expliciter :

-  « faux négatif »,

-  « acceptabilité »,

-  « une technique relativement invasive »,

-  « endoscopique »,

-  « PEG »,

-  « biopsiée ».

 

Remarque – Certes l’étude intègre des sujets dont des symptômes pré-cancéreux ou cancéreux sont avérés et qui sont par conséquent déjà habitués au vocabulaire médical lié à la pathologie. Cependant, dans la mesure où l’étude inclut également des sujets ‘seulement’ prédisposés génétiquement au cancer colorectal (existence d’antécédents familiaux) mais non informés d’une éventuelle manifestation de cette maladie et non habitués à son champ lexical, il s’avère nécessaire d’en préciser le contenu. Dit autrement : un dépistage touche par définition une population qui n’est pas familiarisée avec les termes utilisés. 

- Il est en outre relevé qu’il manque une information sur le risque de rétention de la capsule (2%).

- Pour la 1e exploration, il faut préciser : 1) que la vidéo-capsule ne reste pas dans le corps, 2) son mode de récupération – éjection anale – , 3) son usage unique. Ces données peuvent paraître évidentes mais il semble qu’il faille quand même les fournir.

- S’il y a une intervention chirurgicale au cours de la 1e exploration – en cas de rétention de la capsule – il n’est pas précisé que la 2nde exploration n’aura pas lieu.

 

La présentation du dossier a soulevé un certain nombre de questions de la part du rapporteur et des membres du CPP, questions qui ont fait débat durant la séance :

- De quel côté de la balance bénéfice/risque le rapport entre le risque individuel de l’étude – occlusion et intervention chirurgicale – et l’avantage collectif – amélioration d’une politique de dépistage – penche-t-il ? Du point de vue du patient, l’étude n’est-elle pas trop lourde, malgré son intérêt pour la société ? Cette question a été résolue par le constat suivant : si l’on se place du strict point de vue de la sécurité du patient, la coloscopie par vidéo-capsule colique n’évite pas, selon le protocole, une coloscopie standard. Dit autrement : l’étude concerne des personnes qui, de toute façon, doivent subir cette coloscopie. La question de la lourdeur du protocole touche donc ‘seulement’ au fait de proposer ‘en plus’ une coloscopie par vidéo-capsule colique.

- Le rapport du promoteur affirme l’absence de risques et de contraintes psychologiques. Or des risques ou des contraintes psychologiques sont au contraire à considérer. Si la symbolique de l’intromission liée à la coloscopie standard, à plus forte raison réalisée sous anesthésie générale, semble évidente, l’idée d’une capsule qui traverse le corps de part en part n’est pas non plus dépourvue de charge symbolique, rendant la pratique délicate au plan de son acceptation psychologique : il s’agit d’ingérer ce qu’il convient de nommer un corps étranger, un outil technique qui, contrairement à un aliment, ne sera pas assimilé, approprié physiologiquement, qui ne sera pas dominé par le corps et son mécanisme de digestion.

Il s’avère que si la valeur symbolique de la pratique pose problème au plan psychologique, ce problème relève plus de la contrainte consistant à se raisonner sur une pratique qui, objectivement, ne remet pas en cause l’identité du patient ou encore son intégrité, que du risque de perturbation mentale. De là, un soutien psychologique ne s’impose pas. Cependant, on ne pas peut dire que l’étude ne présente aucune contrainte psychologique. Ce constat doit donc amener le médecin, au moment où il propose au patient de participer à l’étude et si ce dernier semble effarouché par la pratique, de le persuader en toute sincérité, qu’au-delà de son ‘étrangeté’ apparente, le transit d’une vidéo-capsule dans son circuit digestif ne constitue ni un ‘viol’ de son intimité biologique ni une atteinte au respect de sa dignité.

- Le présupposé selon lequel un patient préférera la coloscopie par vidéo-capsule colique à la coloscopie standard est-il si fondé que cela ? Se pose ici la question de l’acceptabilité de la coloscopie par vidéo-capsule colique (qui est cependant l’objet secondaire de l’étude), 1) du point de vue de sa symbolique morale, 2) du point de vue de ses risques et de la douleur physique. En fait, si l’on applique un principe d’empathie, si l’on se met à la place d’un patient, il faut se demander : que préfèrera-t-on ? l’introduction et le retrait d’une sonde anale ou la traversée d’une capsule vidéographique à travers le corps ?

Le procédé de coloscopie par vidéo-capsule colique est considéré dans le dossier comme « non invasif », ce qui interroge la définition du mot « invasif ». L’adjectif se réduit-il à la désignation d’une technique qui nécessite forcément une perforation des tissus, une effraction de la peau, ou de façon plus générale ne définit-il pas aussi un envahissement corporel par des voies naturelles forcément affectées, ce qui arrive dans le cas de l’introduction d’un objet ?

 

Il est à signaler que les membres d’un CPP, médecins ou non médecins, ont été ou sont eux-mêmes des malades. Certes, les personnes malades sont représentées au sein des CPP, mais ces représentants n’ont pas nécessairement été eux-mêmes, un de leur proche ou une personne de leur connaissance, confrontés à la pratique et à la douleur de la coloscopie classique. À l’inverse, un membre d’un CPP qualifié dans un domaine très spécialisé et technique peut très bien émettre un avis à partir de son expérience personnelle, subjective, de patient. En l’occurrence, un médecin spécialiste du CPP ayant lui-même subit une coloscopie a exprimé l’idée suivante : à efficacité égale, il aurait très nettement préféré une coloscopie par vidéo-capsule colique.

 

En conclusion sur le dossier, s’il amène un certain nombre de questions de fond à propos desquels les membres du CPP ont volontiers débattu – comme pour la plupart des études présentées – il ne pose en revanche guère de problème eu égard à la protection de la personne et a reçu un avis favorable à l’unanimité sous réserve de quelques modifications de la lettre d’information. Plus généralement, les séances du CPP peuvent être considérées comme l’expression d’un débat public et d’une éthique de la discussion[5]. C’est en ce sens que, pour Philippe Bertrand[6], l’éthique médicale, du moins dans le cadre de la recherche biomédicale, relève de la décision – faut-il autoriser ou on telle recherche ? – . Selon lui, « la décision éthique désigne non pas tant le fait que c’est un médecin qui prend une décision (il ne la prend seul que dans l’urgence, sinon c’est bien le patient qui décide) que le fait qu’il s’agit d'un choix dans le domaine de la santé. »



1- Professeur de médecine, médecin réanimateur, membre du CPP Région Centre, spécialiste de l’enseignement de l’éthique médicale à la faculté de médecine de Tours,

2- Lettre à Ménécée.

3- Fondements de la métaphysique des mœurs.

4- id.

5- au sens de J. Habermas, notamment (v. L’Éthique de la discussion).

6- Président du CPP de la Région Centre, radiologue au CHRU de Tours, maître de conférence à la faculté de médecine de Tours, spécialiste d’épistémologie médicale et de biostatistique.


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Conférence donnée aux CHU de Limoges, Saumur et Angers, services de soins palliatifs.

 

Si la mort est naturelle ou accidentelle, si elle ne fait pas formellement l’objet d’une décision de notre part, puisque la nature ou les circonstances la déterminent à notre place, notre humanité, alliée à notre technique, permet en revanche parfois de choisir le moment et les modalités de notre mort, ainsi que les modalités qui précèdent cette mort. L’agonie, la phase finale d’une maladie incurable représente ce moment. Certes, les stoïciens auraient appelé « sagesse » l’attitude qui consiste à laisser la mort venir à nous, sans aucune aide, sans aucun soin palliatif qui aurait été probablement et en théorie, aux yeux d’un Épictète ou d’un Marc Aurèle, le signe d’un manque de sérénité ou même celui d’un comportement déraisonnable. « Déraisonnable » désigne la dérive du sujet pourtant pensant mais qui ne pense plus conformément à la raison. Or, la raison indique en règle générale une raison de vivre. Mais, en certaines circonstances, la raison indique au contraire une raison, non de mourir, précisément, mais de ne plus accepter que la vie, à plus forte raison s’il s’agit de la fin d’une vie, soit conditionnée par des modalités contraires à ce que le patient pense ou penserait être sa dignité. Si l’effet est le même – entre laisser mourir et accompagner la fin de la vie - , les voies sont en revanche très différentes, comme sont différents le fait de donner la mort, le fait de ne plus soigner du tout, et le fait de prendre soin d’une personne dans la fin de sa vie.

 

En quoi dès lors, philosophiquement, le soin palliatif, en tant que pratique éthique, serait-il l’expression de notre nature et de notre humanité? En quoi ces soins sont thérapeutiques au sens étymologique ? « Thérapeutique » vient du grec θεραπευτικός (thérapeutikos) qui signifie « serviable », « obligeant », « empressé », et est dérivé de θεραπευτής (thérapeutès), le serviteur. Ici, la thérapie s’assimile au soin, même s’il ne s’agit pas de guérir le patient. C’est probablement pour cette raison que l’on a remplacé l’expression «acharnement thérapeutique » - acharnement qui ne soigne pas de toute façon – par « obstination       thérapeutique »,    puis par  « obstination déraisonnable » sortant justement de toute thérapeutique au sens premier du terme. Dès lors, le soin palliatif découle logiquement du renoncement à une obstination déraisonnable qui ne peut toutefois pas ne pas proposer de soins permettant de compenser l’absence de thérapie efficace. En quoi le soin palliatif est-il la manifestation à la fois de notre authentique sagesse et du respect dû à ceux qui vont mourir ? Face à une maladie incurable, trois attitudes du soignant sont théoriquement possibles : l’indifférence mauvaise, l’obstination déraisonnable et le soin palliatif. La première étant inenvisageable, restent l’obstination déraisonnable et le soin palliatif qui apparaissent bien, face au patient, comme deux comportements antagonistes. Le premier ne se résigne pas à la mort du patient, non par altruisme, mais plutôt souvent par conviction propre, considérant que la vie est supérieure à la qualité de la fin de vie, la quantité à la qualité, que la souffrance serait un mal à supporter alors même que la mort est connue comme étant à très court terme inévitable. Le second préfère au contraire la qualité de la fin de vie à la vie comme phénomène simplement biologique ; il préfère la dignité du sujet à sa vie comme fait brut.

 

L’expression « Éthique et fin de vie » pose cependant problème et soulève un paradoxe. En effet, l’éthique se définit comme réflexion philosophique sur les principes et valeurs permettant de guider mon action, notre action, son action, leur action. À l’inverse, la fin de la vie constitue la fin de l’action. La mort est la non-action et le fait de mourir est notre dernière action, en quelque sorte. Du moins est-ce que nous voudrions : que notre mort soit une action, ou plus précisément un acte, c’est-à-dire une action qui a été projetée, sinon voulue du moins pensée, et pas simplement un phénomène biologique ou un fait social comme un autre. Certes la mort est inévitable mais l’homme souhaite pouvoir penser les conditions de sa propre mort.

 

Le problème qui se pose est le suivant : nous mourons un jour. Mais sait-on s’il est temps de mourir ? Comment le sait-on ? Et qui le décide ? Ce temps – le temps de mourir – est lorsque nous sommes prêts. Question : l’est-on un jour ? « Être prêt » renvoie à deux conditions conjointes : d’une part avoir accepté l’idée même de sa mort, d’autre part inscrire cette mort dans une logique, quelle qu’elle soit, que nous acceptons également. La mort individuelle est toujours injuste et son seul sens possible ne peut apparaître que si la personne finit par avoir « le dessus » sur elle, non en ne mourant pas, non en repoussant artificiellement son moment par acharnement thérapeutique, mais en choisissant la manière de mourir.

 

Du point de vue de la sagesse antique, les Épicuriens et les Stoïciens sont d’accord sur ce point : la mort vient quand elle vient. Fait de la nature pour les uns, fait du destin pour les autres, il ne faut ni la précipiter ni la reporter.

 

C’est ainsi, par exemple, qu’Épicure dit, dans sa Lettre à Ménécée : « La mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est la privation de nos sensations » ainsi que « la mort ne nous est rien : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés. » Mais Épicure oublie deux éléments : 1) Ce qui précède la mort, le fait de mourir, 2) La mort de celui que l’on voit mourir. En effet, 1)’ La fin de vie n’est pas privation des sensations et la douleur n’en est pas exclue, 2)’ Si « Ma mort n’est rien pour moi », en admettant d’ailleurs qu’il n’y ait rien après la mort, je ne peux dire en revanche « Ta mort n’est rien pour moi » ni même « Ma mort n’est rien pour toi ». Quant aux stoïciens, l’on peut citer le Manuel d’Épictète, qui préconise de concevoir et de vivre la mort de façon stoïque, donc. Facile à dire... Sur quoi se fonde cette approche sereine et condamnant indirectement toute forme de maintien en vie obstiné ? Essentiellement sur une distinction entre, d’une part, la mort en tant que fait « invivable » - dans les deux sens du terme : insupportable et qu’on ne peut logiquement pas vivre – et, d’autre part, les représentations et sentiments qu’engendrent par anticipation la conscience sensible que nous avons de la mort : « Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères pour l’homme ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ? ». Le stoïcisme tient dans ce principe : ne pas s’attacher aux choses matérielles et aux êtres corporels qui ne dépendent pas de nous et maîtriser ce que nous pouvons maîtriser et qui dépend de nous, nos idées, nos représentations. Par exemple : « Si tu aimes un pot de terre, dis-toi : "J’aime un pot de terre." S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi : "J’embrasse un être humain." S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé. » (Épictète n’était pas marié et n’avait pas d’enfants). Ou encore : « Si tu cherches à éviter la maladie, la mort ou la misère, tu seras malheureux ». De plus, « La mort n’a rien de redoutable - Socrate lui-même était de cet avis : la chose à craindre, c’est l’opinion que la mort est redoutable ». Enfin : « L’homme qui, sachant qu’il doit mourir, sait quitter la vie dignement, on le nomme sage car il connaît les secrets des dieux. » La croyance en un au-delà pourrait – mais ce n’est pas certain – rendre la mort plus acceptable. Tout choix humain relatif à la mort est vain : c’est le destin qui choisit et le moment et les circonstances de la mort. Ne pas souffrir consiste à être indifférent, non aux personnes, mais à la souffrance elle-même et à la mort, non pas dans le sens où cette souffrance et cette mort ne seraient pas notre problème – au contraire, le soin s’avère être une nécessité - , mais dans le sens où il faut se résoudre à accepter la mort comme un fait naturel, notamment à l’instant où les dernières possibilités thérapeutiques se heurtent à cette acceptation.

 

Ainsi, la sagesse antique relève de la logique – pour Épicure – et de l’indifférence philosophique – pour le stoïcisme. Mais cette sagesse convient-elle aux êtres ordinaires que nous sommes ? Problème : pour admettre ainsi la mort, il faudrait être un sage ; or qui est sage ? Qui est suffisamment sage pour avoir sur sa propre mort et celle des autres un tel recul, de sorte que la mort ne fût plus un phénomène tragique ?

 

Qui sait s’il sera serein quand viendra son heure ? Qui sait s’il ne sera pas à ce moment là scandalisé, révolté, paniqué ? Et qui peut être indifférent, au nom de sa tranquillité intérieure, face à la mort de l’autre ?

 

L’agonie ou la mort de l’autre se lit surtout sur son visage. Ce visage peut être stoïque quand tous les voyants sont au rouge. Il peut être aussi le visage d’un corps dans le coma. Le visage, quel qu’il soit, est le point où s’accumulent toutes les expressions de l’homme. La manifestation majeure d’un patient pour qui la douleur locale se diffuse comme souffrance dans tout le corps vient toucher la conscience et s’exprime par un visage qui concentre toute la crispation de l’être. Quand nous marchons sur un oursin, c’est le visage qui se crispe, non le pied qui, lui, au contraire à le réflexe de se détente pour, déjà, atténuer la douleur au moment où la jambe, elle, se contracte pour le soulever. Le philosophe Emmanuel Levinas parle de la double évidence du visage. D’abord, le visage est l’expression de la chair où autrui apparaît comme vulnérable, découvert. L’accès au visage est d’emblée éthique dans le sens où le regarder est déjà un dépassement de la perception visuelle qu’on en a, pour le voir au travers des valeurs qui traduisent son humanité. Une fois que j’ai vu la couleur particulière de ses yeux, je finis par ne plus regarder la couleur de ces yeux, mais, à travers ces yeux tout court, leur universelle humanité. Pour Levinas, la vulnérabilité du visage renvoie à la possibilité de le frapper, mais de cette idée se dégage immédiatement un interdit : l’injonction de, justement, ne pas le meurtrir. Le visage de l’autre est désarmant. De plus, il appelle ma responsabilité. Tout visage marque le caractère irremplaçable de la personne et donc la responsabilité, la sienne à son égard et à mon égard, la mienne à mon égard et à son égard. Si l’autre est irremplaçable, c’est qu’il est seul responsable de ses choix. Mais, vulnérable, il n’est pas nécessairement en mesure d’être responsable de lui-même, c’est-à-dire de mettre en œuvre ses propres choix. Il faudrait donc le faire à sa place : c’est en ce sens que je puis être également, non responsable de l’autre, mais responsable des conditions de réalisation de son vœu responsable, le sien, qu’il ne peut mettre en œuvre par lui-même, en toute autonomie.

 

Le soin médical fournit à ce cas un exemple particulièrement édifiant : le soignant est unique en tant que responsable face à un patient unique, qui, seul, détient les vœux qui le concernent. Si l’on applique l’idée du visage selon Levinas au visage de l’être mourant, que lit-on ? Toute personne douée de bon sens devrait savoir lire le visage de celui qui souffre, que ce visage exprime explicitement de la souffrance ou que cette souffrance se cache derrière le masque pudique de la sociabilité. Le mot « palliatif » vient du latin pallium, manteau. En tant que soin, il est le manteau qui protège et réconforte. Le visage de l’autre qui a froid me demande en silence de lui poser sur ses épaules handicapées un manteau.

 

Qu’en est-il si le visage est figé, ou, pire, déformé et caché sous un bandage ou un drap, comme le visage de Johnny dans le livre et film de Dalton Trumbo Johnny’s got his gun (Johnny s’en va en guerre) ? Le visage est là et, même inexpressif, il s’exprime son humanité. Dans l’œuvre de Trumbo, la jeune infirmière représente celle qui voit cette invisible et inaudible humanité.

 

Qu’est cette humanité ? L’humanité d’un homme, à plus forte raison s’il va mourir, renvoie au respect de sa dignité. Qu’est-ce que la dignité ? Aucun philosophe n’a vraiment réussi à donner à ce concept un contenu. Pour Vladimir Jankélévitch, il s’agit de « l’évidence morale », la certitude qu’il faille faire quelque chose. D’où l’appel aux autres, quand on est désarmé : « Mais faites quelque chose ! » Il est vrai que, face à la souffrance d’autrui, l’indécence est de ne rien faire. Pour Paul Ricœur la dignité se traduit ainsi : « une chose est due à l’être humain du seul fait qu’il soit humain ». Disons que le respect de la dignité pourrait se résumer à l’adage « Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait » et « Fais à autrui le bien que tu voudrais qu’il te fît ». Le bien, ici, relève du soulagement. Je respecte autrui lorsque, à condition que j’aie l’esprit sain, je sais qu’il réclame de moi ce que, à sa place, je réclamerais de lui. Nous retrouvons la définition même de l’empathie comme moyen privilégié de la réalisation du respect de la dignité de la personne et du malade. L’empathie est la capacité, naturelle ou acquise, de se mettre à la place de l’autre afin de tenter de comprendre ce qu’il éprouve. En quelque sorte, il s’agit d’une expérience de pensée où l’on essaie de venir loger sa conscience dans celle de l’autre.

 

Il faut distinguer l’empathie de la sympathie, qui consiste à partager les mêmes sentiments, et de la compassion, qui consiste à venir éprouver les sentiments de l’autre, sa tristesse, par exemple, jusqu’à devenir triste soi-même. Pour le soignant, l’empathie constitue peut-être un compromis dans l’approche du malade, à plus forte raison s’il est mourant, entre l’exigence d’objectivité scientifique qui pourrait aller jusqu’à la froideur et une compassion qui finit par faire sombrer le soignant dans une implication affective trop forte et aurait pour conséquence de lui faire prendre ses compétences. Se mettre à la place de l’autre sans y être, donc ; en lui avec une distance rationnelle, le but étant de comprendre ce dont il a légitimement besoin.

 

Telle peut-être l’éthique d’un soin palliatif dont la règle consiste à comprendre les besoins de l’autre et de mettre en œuvre, dans cette phase si sensible qu’est la fin d’une vie, les moyens de satisfaire, en quelque sorte, ses avant-dernières volontés.

 

L’éthique médicale a certes progressé depuis le Johnny’s got his gun de Dalton Trumbo. La loi Huriet interdit en France toute étude clinique et toute expérimentation médicale sans recueillir préalablement le consentement éclairé du patient et sans que le dossier de l’étude ne soit passé entre les mains d’un Comité de protection des personnes. La loi Leonetti, quant à elle, se construit dialectiquement sur trois principes où le deuxième est le correctif du premier et le troisième le correctif du deuxième, sa limite, son garde-fou :

 

- Le principe premier est l’interdiction fondamentale de donner délibérément la mort à autrui : formulé ainsi, un peu brutalement et sans nuance, tout le monde est théoriquement d’accord. Mais se pose le problème de la volonté du malade qui souhaite abréger une fin de vie de souffrance ainsi que le regard muet, ou le corps immobile qui semblerait le demander.

 

- D’où l’énonciation d’un principe consécutif : l’interdiction de l’obstination déraisonnable en tant que limite éthique posée aux risques de dérive scientiste et d’intégrisme technique. Les actes « inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » peuvent être en effet contraires à l’intérêt du patient. Seulement, laisser simplement l’autre mourir, laisser la mort faire son œuvre n’est pas non plus en soi acceptable.

 

- D’où l’établissement d’un troisième principe : l’acceptation de la mort comme un fait mais n’empêchant pas le patient de finir sa vie dans des conditions de décence morale et de soulagement physique. L’obligation de leur dispenser des soins palliatifs apparaît dans cette logique.

 

La justice a besoin de l’équité comme la médecine a besoin de la philosophie. La justice et le médecin, le juge et le soignant ont des pouvoirs : trancher et soigner. Ces pouvoirs, à plus forte raison s’ils sont utilisés dans la solitude, peuvent faire l’objet de dérives. Le rôle de l’éthique est, dès lors, par des cheminements qui reposent sur des principes philosophiques, de définir l’équité dans l’action, c’est- à-dire d déterminer le juste milieu entre une loi générale et un cas particulier, entre la sévérité de la règle et la tentation compassionnelle face à laquelle nous somme confrontés quand nous côtoyons des personnes en grande souffrance. Aristote concevait l’équité comme correctif de la justice. Les lois sont données et le juge dispose du moyen de juger les faits conformément aux règles fixées par le législateur. Mais l’équité, quant à elle, est entre les mains des soignants. Des lois émanent des décrets d’application en direction des professionnels mais l’équité est ce qui émane de la conscience du soignant, conscience qu’il ne peut ne pas mettre en corrélation avec celle du patient, celles des membres de son entourage, celles des membres de l’équipe médicale. La loi est un cadre formel. C’est aux soignant de le remplir, de lui donner un sens concret ; pour cela, rien ne remplacera la réflexion d’une équipe.


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Introduction de la conférence-concert donnée aux

RENCONTRES DE SOPHIE

LIEU UNIQUE - NANTES

mars 2012

 

MMNous disons souvent que la musique adoucit les mœurs… Cet adoucisseur de mœurs que serait la musique, et qui viendrait arrondir les angles de notre agressivité, limer nos imperfections morales, ramollir les idées perverses traînant dans nos cerveaux, cet adoucisseur de mœurs pourrait être aussi un garde-fou. Et comme tous les garde-fous, il est préférable de ne pas en changer comme on change de chemise. Ou… de camisole de force. En effet, pour Platon (République, 424b-c) :


« Ceux qui ont charge de l’État ont le devoir d’être à cet égard attentifs observateurs, afin que, à leur insu, nos principes éducatifs ne se corrompent pas et qu’il y ait une chose dont ils se fassent, plus que de tout, les gardiens, et qui est d’empêcher, en ce qui concerne gymnastique et musique, aucune nouveauté dérogeant à nos ordonnances, et de faire, au contraire, tout le possible pour en être bons gardiens [...]. Introduire en effet une nouvelle forme de musique, c’est un changement dont il faut se garder, comme d’un péril global : c’est que nulle part on ne touche aux modes de la musique sans toucher aux lois les plus importantes de la Cité... »


Mais, par ailleurs, Aristote affirme (Politique, 1341b) : « Laisse l’enfant faire du bruit avec sa crécelle pour qu’il ne casse pas tout dans la maison ». Laisse ton fils te casser les oreilles avec sa batterie pour qu’il ne te casse pas les pieds en marchant sur ton autorité. Laisse tes enfants monter un garage band pour qu’ils ne passent leur temps dans la nouvelle caverne cybernétique.Aristotle_Altemps_Inv8575.jpg

 

S’il en est ainsi, si la musique est défoulement, catharsis, alors la musique la plus violente serait en même temps la plus libératrice, la plus adoucissante dans ses effets, la plus morale en fin de compte. Et donc le rock serait la musique qui remplirait le mieux la fonction moralisatrice de l’art, qui nous empêcherait de sombrer dans la folie de la violence destructrice ou de l’ennui cybernétique. Nous sommes cependant confrontés à de nombreux contre-exemple : Sid Barret, Sid Vicious. Entre addictions au LSD et schizophrénie pour l’un, addiction à l’alcool, à l’héroïne, meurtre supposé et agressions diverses pour l’autre, l’on dira que la création artistique (ce concept concerne surtout le premier Sid…) se nourrit parfois d’une folie recherchée, que l’inspiration s’entretient par des moyens qui présupposent ou au contraire laissent apparaître un autre moi.


ranz.jpgPour voir nos mœurs s’adoucir, sommes-nous dès lors condamnés à une musique forcément douce (et saine…), à de la chanson traditionnelle ou à de la musique dite « classique » ? Mais là encore, du Fryburger Kühereihen, chant traditionnel des bergers du district de la Gruyère (entre autre…) aux tragiques Kindertotenlieder – chants funèbres pour des enfants – de Mähler, la chanson populaire et les œuvres « classiques » peuvent nous mener à la mania, ou peuvent exprimer.

 

Rousseau ne constate-t-il pas (Dictionnaire de musique), à propos du Kühreihen, que Malher.jpg ce chant peut rendre fou ! « Le Ranz des vaches, cet air si chéri des Suisses, qu’il fut défendu sous peine de mort de le jouer dans leurs troupes, parce qu’il faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui l’entendaient, tant il excitait en eux l’ardent désir de revoir leur pays ». Et pourtant, quoi de moins inoffensif musicalement… Bon… si cet air ne vous fait rien, c’est que ce Ranz des vaches, tout comme le tripoux des Auvergnats, doit s’apprécier sur place. Et les Kindertotenlieder ? Ces chants ne nous mènent-ils pas vers la melancholia, la tristitia, le désespoir, la dépression ? Bah… si ce ne sont pas nos propres enfants… Et si cet adoucissement des mœurs n’était au fond que de l’indifférence stoïcienne ?

 

Alors… est-ce que la musique nous lave ? nous adoucit ? nous parfume ??? La musique serait-elle le 3 en 1 de l’anti-folie ? Et qu’en est-elle de la musique rock…?

 

Les rock stars sont-elles des sages ou des fous ? Des fous par devant et des sages par derrière ? Des personnages de la folie mise en scène mais des personnes sensées à la maison ? Soit, mais même en ce cas, la rock star est double, schizophrène… et donc folle. Porteur de cette folie esthétique du rock, Marilyn Manson, au pseudonyme construit sur un chiasme dont il a fait également la figure imposée de son Rock is dead, n’est que masque parmi les masques. C’est son exemple que nous allons maintenant tenter de comprendre à l’aulne d’un concept de philosophie de l’art : la catharsis d’Aristote…

  

 

 


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Introduction et plan de la conférence-concert donnée au

LIEU UNIQUE - NANTES

le 10 janvier 1012

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Il est des réflexions qui nous aident à comprendre le monde et des calculs qui nous aident à l’expliquer. Dans le monde, il y a le moi. J’ai un corps pour m’y insérer et une conscience pour percevoir que je perçois. Ce moi est également à comprendre. À expliquer ? Quels chiffres pourraient permettre l’explication de la vie de la conscience, elle qui est si fugace, à peine saisissable par les mots, déjà du passé dans un instant tellement actif mais si insuffisamment réactif où l’on se dit « tiens, si j’essayais de comprendre ce qui m’arrive…» ?

 

L’humanité, pour se comprendre, pour se connaître elle-même, a développé des réflexions – la philosophie – et des pratiques – l’art. Au moins, regardant ensemble le crâne d’Hamlet, pouvons-nous saisir de concert une esquisse de notre humanité par l’intuition que nous ne sommes pas si différents que cela les uns des autres… Et voyant les membres du groupe Radiohead à Prague, qui, sur scène, ne se regardent pas, mais jouent spirituellement ensemble cette musique si symphonique, si impromptue, sans chef d’orchestre, nous pouvons nous dire qu’il existe bien une intersubjectivité qui échappe à toute mesure – mathématique et rythmique, surtout chez Radiohead – , qu’il existe bien une compréhension du moi qui échappe à toute explication.

 

C’est ainsi que, tout comme la philosophie, le rock aide à comprendre l’homme, le monde, la société, et… à me comprendre moi-même. Mais « aider à comprendre » ne signifie pas pour autant que nous nous comprenons effectivement, que l’expression de soi soit toujours en même temps une saisie de soi.

 

Voyons donc, à travers quatre morceaux du rock – qui constitue un art, mais nous pouvons réserver ce point pour le débat : le rock est-il un art et peut-on réaliser une philosophie de l’art rock ? – ,  voyons donc ce qui fournit au sujet pensant le moyen de se connaître lui-même, partant du principe qu’il est initialement animal, instinct, pulsion, et donc inconscient. Comment, face à cet état primordial de l’humanité, le rock vient prendre une fonction philosophique et psychanalytique ? Et en quel sens ? En quoi certains morceaux clés du rock, ce mode de l’expression intersubjective dont la spécificité tient dans son intensité tellement peu codifiée quand nous sommes en elle, tellement électrique et baroque, viennent compléter l’analyse des philosophes qui ont pensé le moi ?

 

Quatre temps pour chacun desquels j’établirai une corrélation entre une théorie philosophique et un morceau : 

 

- Le point de départ : le présupposé de la conscience de soi. Tout conscience est-elle conscience d’elle-même ?

La conscience de soi cartésienne née d’un doute radical et Where is my mind des Pixies.

 

- Nous rêvons et, quand nous rêvons, nous ne savons pas que nous rêvons. En règle général. Réveillé, nous sommes comme fous devant nos rêves, parce qu’imperceptiblement d’ordre sexuel, et nous oublions le plus souvent de nous souvenir : il y aurait un inconscient. Cependant celui-ci sera possiblement accessible par l’interprétation du rêve et l’analyse de ses symboles.

L’hypothèse de l’inconscient freudien et Madame Rêve de Bashung.

 

- À côté du rêve, existe en nous quelque chose de plus profond encore, de plus ancien, de plus refoulé, qui se manifeste aujourd’hui par la névrose, trace décalée d’un conflit non résolu de la petit enfance : un trauma œdipien  ?

L’Œdipe lacanien et The end des Doors.

 

- Dès lors, comment se soigner ? La psychanalyse classique est-elle la seule voie ? Le rock, qui, selon un critère aristotélicien majeur de l’art, est défoulement de concert – sans mauvais jeu de mot – , purification de l’âme, constitue-t-il une autre dangerous method ?

La catharsis comme psychanalyse rock et Rock is Dead de Marilyn Manson. 

 

Oh – stop…


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La confusion entre le vivant et le mort, la maladie et la santé, le propre et le sale, le pur et le corrompu, le normal et le dément, ce qui est grunge et ce qui est classe, est un thème culturel classique. Bichat écrivait à la fin de XVIIIe siècle : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (Recherches physiologiques sur la vie et la mort). Claude Bernard, au XIXe : « La vie, c’est la mort. » (Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux et Revue des Deux-mondes).

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         Mais il est curieux de constater comment ce qui est dit de façon scientifiquement correcte peut être vu, dans un autre langage, en l’occurrence celui du rock, comme subversif et provocateur. Le Heart shaped box de Nirvana (Nirvana, Heart shaped box, album In utero, 1993) constitue un titre qui pose la question du corps vivant dans son indéfectible lien avec sa propre corruption et sa possible mort.

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L’album du morceau, In utero, a été conçu l’année de naissance de l’enfant de Courtney Love et Kurt Cobain, durant laquelle ce dernier avait dû faire face à ses problèmes de drogue. Il est marqué par le thème du corps vivant mais maltraité, avec notamment Rape me (sans commentaire), Serve the Servants (référence à la douleur des os qui croissent trop rapidement), Scentless Apprentice (sur l’inhalation d’odeurs toxiques) ou Milk it (le corps est à lui-même son propre parasite). Heart shaped box contient des références animales, anatomiques, pathologiques et physiologiques : le poisson, le cœur, le cancer, la viande, les orchidées, les cheveux, la respiration du bébé, l’hymen déchiré, le cordon ombilical. Ces références sont censées exprimer la fascination ambiguë de Cobain pour le corps féminin, corps vu entre la vie et la mort. Tout comme le sien.

         L’ensemble visuel du morceau – pochette de l’album et clip réalisé par Anton Corbijn– semble s’articuler autour de la notion scientifique et anatomique d’écorché qui, dans le contexte du morceau, devient un archétype esthétique.

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Un écorché est soit un cadavre dépouillé de sa peau soit la représentation d’un être humain totalement à vif, le plus souvent debout, comme s’il était éveillé, en vue de l’étude anatomique et physiologique de sa structure musculaire ou de ses organes internes.

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Du point de vue de la connaissance du corps, l’écorché est aux tissus organiques ce que le squelette est à l’os. Parmi les figurations myologiques les plus intrigantes, l’on trouve celles de l’anatomiste Jacques Fabien Gautier d’Agoty et notamment son Ange anatomique (Myologie complète en couleur et grandeur naturelle, 1746).

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La planche expose une femme tenant debout, nue, de dos, disséquée de la nuque au sacrum, laissant apparaître les muscles fins de son dos et de ses épaules, la colonne vertébrale et les côtes, qui sont numérotées. Le commentaire précise : « (…) on y a laissé la tête pour agrément ». En fait, l’on voit le profil côté droit d’une très belle femme, fraîche, élégante, bien coiffée, romantique, les yeux ouverts, bleus et contrastant avec le rouge de la chair et le blanc de la peau. Rien de cadavérique. La figure est surréaliste puisque cette femme est esthétiquement et physionomiquement alerte, et en même temps physiologiquement décédée. La peau dorsale a été écartée et tient d’elle-même, donnant l’impression que des ailes se sont formées. L’on retrouve sur la pochette de In utero le même type de femme écorchée, vivante et morte, raffinée, portant des ailes d’ange, donnant la même impression de mouvement et de grâce, cette fois de face et laissant apparaître des organes tels qu’on peut les voir sur d’autres planches de Gautier d’Agoty.

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On trouve en outre une représentation similaire dans le clip. 

Il s’agit d’une femme opulente qui effectue des mouvements de marche, mais sans avancer, telle la Reine Rouge d’Alice, personnage qui a donné lieu à une théorie en biologie : pour survivre, l’organisme devrait sans cesse s’adapter à son milieu concurrentiel composé de prédateurs et de parasites. Autrement dit, il serait vital de faire des efforts, non pour progresser, mais survivre seulement, c’est-à-dire stagner. En outre, la femme a également des ailes. Elle sourie, bras tendus en avant vers des fœtus pendus à des branches d’arbres quasi organiques, aux stries rappelant celles des muscles.

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Dans ce clip, le rouge est dominant, couleur du sang, de la vie, mais aussi de la blessure et de la mort quand il coule : champs de fleurs rouges, entre le coquelicot féminin et l’orchidée masculin – son nom vient d’orchis, testicule, désignant les tubercules de certains espèce. Le rouge est aussi la couleur du ciel et celle d’une chambre aux étoiles blanches. Il est mis en contraste avec le blanc, couleur dermatologique de la mort, le noir, sa couleur symbolique de la mort. À part la femme écorchée, l’on trouve deux autres personnages : un vieillard martyr et squelettique monte sur sa croix pour sa crucifixion. Il porte un bonnet de père Noël, puis un chapeau d’évêque. Des oiseaux noirs sont sur la croix, piquant le bonnet et rappelant la Ballade des pendus de François Villon : « Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux Et arraché la barbe et les sourcils »Les images vont de cette scène pseudo-religieuse à des vues sur une chambre et un lit d’hôpital dans lequel on retrouve l’homme. La chambre d’hôpital ressemble à une cellule, terme utilisé aussi pour les chambres des prisons, ou encore désignation que Louise Bourgeois donne à certaines de ses créations – cell – , reconstitutions de l’unité biologique à travers de petits espaces clos, desquels nous avons l’impression de ne pouvoir sortir.

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La cellule rappelle également l’utérus duquel les fœtus du clip sont sortis mort-nés pour rejoindre une vie symbolique, celles des fruits de l’arbre. Le mourant est sous perfusion sanguine. La poche de sang pend comme les fœtus des arbres. Le lien entre médecine et religion peut faire dire que cet homme a vécu le martyre de l’expérimentation médicale et que la religion par, ses phénomènes de mortification et d’auto-mortification – le sacrifié monte sur la croix de sa propre initiative – est une chirurgie anarchique du corps. La croix christique est associée à une croix médicale que l’on voit au sol de la chambre d’hôpital par une vue de haut. L’autre personnage est une petite fille qui saute pour tenter de saisir un fœtus à l’arbre – le fruit défendu, le secret interdit de la connaissance et de la vie – puis le martyr sur la croix. Elle suit symboliquement ce chemin perverti de la vie qui va de la naissance avortée au supplice de la mort. On la trouve aussi sautillante dans le champ avec un habit du Ku Klux Klan blanc. Tout comme L’ange anatomique de Gautier d’Agoty, le bleu de ses yeux tranche avec les couleurs dominantes. Sur le solo de guitare, le bonnet blanc de la fillette, symbole de la virginité, s’envole et retombe dans une flaque de sang, symbole de l’innocence perdue, de l’hymen déchiré et de l’apparition des menstrues, à la fois phénomènes de décomposition et conditions du maintien du vivant. Puis le bonnet déteint mais d’une couleur noire, couleur de la corruption des tissus nécrosés. Elle se retrouve alors en habits noirs, figée devant le lit blanc de la chambre d’hôpital. Gros plan sur la poche de sang qui sert à la perfusion du vieillard de la croix, qui contient en fait un fœtus : la vie avortée alimente la mort imminente. « La vie, c’est la mort. » Le tout début de la vie, avant même la naissance, est déjà une agonie. On retrouve enfin la petite fille dans la chambre rouge aux étoiles blanches, ouvrant le cœur en forme de boîte – heart shaped box. Le chirurgien anatomiste accède au cœur organique pour en étudier les mécanismes, et la fillette au cœur symbolique afin d’en voir les secrets.

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Le morceau lui-même apprend dans le premier couplet que la boîte en forme de cœur est un objet dans lequel Kurt a été longtemps enfermé, comme dans un cercueil – « I’ve been locked inside your heart shaped box for weeks » – et duquel il ressort sinon muté du moins affaibli comme par une maladie – « She eyes me like a pisces when I am weak ». La boîte représente probablement le corps féminin dans lequel l’homme est comme un corps étranger et passager – principe de l’intromission. Mais Kurt y apparaît en quelque sorte telle une bactérie thérapeutique, circulant dans l’organisme de l’autre, y rongeant un hypothétique cancer : « I wish I could eat your cancer when you turn back ». Le second couplet est un tableau surréaliste où sont intriqués des éléments de la mort et de la vie, une métaphore de l’indispensable alimentation où la vie nécessite la destruction – « meat-eating orchids » – , auto-scrarification – « cut myself » – sur fond de vie – « angel’s hair and babys breath » – , nécrose – « black » – sur fond de fécondation primale – « broken hymen ». Jusqu’à l’image finale d’un homme qui revient à et dans la femme par la voie ombilicale, symbole d’une régression fœtale, détournement temporel du sens de la vie à la Benjamin Button, accouchement inversé pour éviter le balancement vers la mort : « Throw down your umbilical noose so I can climb right back ».

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         La musique est assez organique. Les couplets sont lancinants, la vie – ou la mort – gronde en moi, gonfle, fermente en silence avant l’explosion. Le faux calme se traduit dans l’introduction par la répétition de trois arpèges de guitare, suivies d’un riff tranquille, une voie assez apaisée, une batterie qui alterne la frappe sur la peau de la caisse claire et le rebord du fût, tout en marquant des doubles coups avec la grosse caisse pour rappeler des battements cardiaques. La toute fin des couplets monte rapidement en intensité, passant d’un état organique à un autre. La guitare devient ici saturée et les refrains éclatants, criants, tordus de douleur, chaque « Hey! » et « Wait! » est marqué par un bend agressif à la guitare, un slide à la basse et un coup sur la cymbale crash. Les syllabes de l’ironique « I’ve got a new complaint! » sont ponctuées par les mêmes notes que celles du riff du couplet. Le « Forever in debt to your priceless advice » est suivi par les bends infernaux de la guitare et se répèteront à la fin pour s’éteindre, agonisant, dans l’ultime souffle d’une voix éraillée et le riff d’une guitare grinçante qui semble mourir avant son terme. 


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Il n’y a pas peut-être pas plus cynique, violent et œdipien à la fois que la phrase de Lennon : « Happiness is a warm gun, momma Bang bang shoot shoot Happiness is a warm gun Bang bang shoot shoot Yes it is » (album The Beatles, dit l’album blanc, 1968).

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Dans la philosophie antique, le cynisme était une attitude, un style existentiel encouragé par l’exemple d’Antisthène et les turpitudes de Diogène de Sinope. Oui, celui qui habitait dans un tonneau, vivait comme un chien ("cynique" vient de kuôn, chien), demandait à autrui de se promener avec lui avec un hareng au bout d’un fil, crachait sur ses hôtes pour leur montrer que tout n’était pas propre chez eux et se masturbait sur la place publique. 


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C’était l’époque où la philosophie était un mode de vie. Les Cyniques s’opposaient délibérément aux coutumes en affichant un plaisir de choquerSex, drugs & rock’n roll. L’attitude que John Lennon manifeste dans Happiness is a warm gun est tout aussi exhibitionniste, jubilatoire et subversive. Pensons aussi au bed-in de 69.


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La récusation cynique de la loi morale – et de la loi tout court – est un miroir pour ceux qui, sous couvert de légalité, dissimulent des mobiles peu honnêtes. Michel Onfray, dans Une sagesse matérialiste, définit le cynisme comme « mépris du jugement d’autrui quand il s’agit d’avancer dans la voie de la sagesse ». Il ne faut se référer à personne d’autre que soi-même. Le cynique antique aurait pu faire sien le « ni dieu ni maître » contemporain. Il est, en quelque sorte, le premier anarchiste. Et le « Ôte-toi de mon soleil » de Diogène à Alexandre le Grand est de la même veine que le geste de John Lennon renvoyant à la Reine sa médaille de Member of the British Empire. La civilisation est marquée par le mensonge. Le cynisme s'érige contre la mauvaise foi du discours officiel. Le rock impose l’amour (dans tous les sens… du terme) comme alternative à l’usurpation politique.


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Dans la chanson Happiness is a warm gun, en 2’43’’, « c’est en quelque sorte une histoire du Rock ‘n roll » qui se résume, dit John Lennon à propos de sa chanson. Rock, sexe et drogue… Le rock tient à la fois du genre musical et du mode de vie. Pour ce qui est du sexe et de la drogue, toutes les analyses s’accordent pour reconnaître au morceau le symbolisme exprimé dans les paroles. Dès lors, comment la subversion cynique se met-elle en place dans cette chanson complexe, difficile, bizarre, inspirée par une simple phrase d’un magazine sur les armes qui traînait dans les studios d’Abbey Road ?

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Les références aux armes, au sexe et à la drogue se mélangent : le canon du fusil, le phallus et la seringue ; la gâchette (« When I feel my finger on your trigger »), le clitoris et le bord de la seringue sur lequel l’index et le majeur prennent appui ;« Mother Superior » est aussi bien Yoko Ono que l’héroïne, les deux coulant dans les veines de John Lennon. « Bang bang shoot shoot » se passe de tout commentaire. « When I hold you in my arms (…) Nobody can do me no harm » ; quand tu es dans mes bras : Yoko ? L’héroïne ? L’on retrouve aussi le lézard (« Like a lizard on a window pane »), symbole du sexe masculin dans le Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen de Freud. « I need a fix ‘cause I’m going down » : il est clair que l’amour est une drogue et que John ne peut se passer de Yoko. C’est sûrement d’elle dont il s’agit dans la première phrase : « She’s not a girl who misses much » : « C’est une fille à qui il ne manque pas grand-chose ». Elle a tout et elle donne tout ce qu’elle a. Et rien de plus indolent et de plus provocateur à la fois que le « Do do do do do do, oh yeah » qui suit.

 

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La composition de la chanson est elle-même cynique, anti-conventionnelle, digne des gestes imprévisibles de Diogène. Le sentiment d’ensemble qui s’en dégage est un mélange de désinvolture et de puissance. La désinvolture est celle d’une composition qui met bout à bout quatre fragments, quatre esquisses distinctes de chansons, inachevées, donc. Elle comprend sept changements de temps. Le rythme le plus particulier est une mesure à 9/10 temps sur le « Mother superior jumped the gun… ».

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 L’unité du morceau naît rapidement, pour ne pas dire spontanément, entre le 23 et le 25 septembre, d’une jam session aboutissant à l’enregistrement que nous connaissons. Rien de véritablement écrit, donc, tout comme la philosophie de Diogène (mais aussi celle de Socrate) qui ne tient pas dans des livres soporifiques mais dans des actes mémorables. Pour ce qui est du sentiment de puissance, l’on retrouve des composants de la tragédie théâtrale et lyrique. Une exaltation (« a girl »), une demande (« a fix »), un dénouement et satisfaction du désir (« mother superior jumped the gun ») sur un rythme impair et pair qui n’est pas sans rappeler la confusion de l’âme dans le mythe platonicien du char ailé que le pilote doit conduire avec un cheval docile (pair) et un cheval indiscipliné (impair), enfin une rédemption (« Happiness (…) yes it is, gun »). La chanson est une excitation progressive qui atteint son apogée par le chant de l’exhortation finale : « Guuuuuunnnnn ! ». Dans la reprise de Joe Anderson, l’arrivée de l’apogée est mise en attente et annoncée par un crescendo instrumental ; puis elle apparaît de façon très exacerbée, dans un cri de mort.


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Décidément, le rock comme la philosophie se vivent. Les rock stars comme les grands penseurs sont nos miroirs. Remercions-les de nous aider à nous comprendre. Certes, nous ne sommes pas tous cyniques. Mais pour ceux qui aspirent plutôt à la prudence et à la sagesse, il y a d’autres philosophies. Et d’autres morceaux rock…

 


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Contribution (mini session littéraire rock'n philo) pour le Madame Figaro du 23 juillet.

playlist de l'article : 

 

Le rock et la philosophie s’accordent-ils bien ensemble ? Évidemment ! Le rock réveille et la philosophie éveille. En outre, les deux posent les mêmes questions. Par exemple, le « Je pense donc suis » de Descartes et le « Where is my mind » des Pixies s’interrogent ainsi : suis-je parce que je pense ? Ou encore : l’homme est-il, pour reprendre Pascal, un « roseau pensant » ? Oui. Et surtout la femme.

Si, dans le rock, les hommes maîtrisent l’art de se sentir stupides, comme Cobain (Smells like teen spirit), Beck (Loser) ou The Offspring (Self esteem), les rockeuses préfèrent quant à elles reconnaître et montrer leur imparfaite perfection, et ne pas en rajouter. Valoriser son moi malgré la conscience de ses défaillances. Pascal : « C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts : mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître ».

Le morceau Bitch de Meredith Brooks est l’aveu d’une ambivalence radicale du moi : « I’m a bitch I’m a lover I’m a child I’m a mother… ». L’opposition des caractères finit par se traduire en diversité. Le moi s’adapte à sa propre mosaïque : « I’m a little bit of everything ». Aucune synthèse au-delà de la thèse et de l’antithèse : « I’m nothing in between ». Conclusion : « So take me as I am ». C’est à prendre ou à laisser. L’anti-Galatée : jamais elle ne sera la fabrication du désir de l’autre. Le moi féminin irréductible.

Alanis Morissette, dans Hand in my pocket, affirme la double nature du moi en regard d’elle-même, comme dans un miroir : « no one’s really got it figured out just yet ». La chanson est le symbole d’une schizophrénie qui ne se cache pas : « I’m broke but I’m happy I’m poor but I’m kind… ». Si je suis moi-même, c’est parce que j’ai une main dans ma poche et l’autre qui fait le signe de croix, joue du piano ou interpelle un taxi. Les femmes savent faire deux choses à la fois. Le recentrement dans la diversité. L’homme, au contraire, dans la complexité, s’effondre. En dehors de lui-même, parce que simple, il reste sans expédient. Dans la tragédie, le moi masculin se perd, alors que le moi féminin se désarticule sans se désunir.

La pièce rock Sober de P!nk exprime une forme phénoménologique de la singularité du je. La vie est comme une fête où tout le monde est saoul sauf moi. Je vois que chacun se croit unique et inaccessible : « I’m safe Up high Nothing can touch me (…) But how do I feel this good sober?  » Je vois que chacun d’entre nous est un atome qui, dans la grande déclinaison cosmogonique, cherche son idiosyncrasie : « I’m comin’ down (…) Spinnin’ round Looking for myself Sober ». Alors hors de question de n’exister que pour combler un vide en l’autre « I don’t wanna be the girl who has to fill the silence ». Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

Il faut que le moi recolle au moi. Le clip de Sober met en scène deux moi, deux P!nk : l’une sobre, seule et raisonnable ; l’autre s’amuse, boit jusqu’à s’en rendre malade, se livre à divertissement pascalien ainsi condamnable : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos, dans une chambre. » La faiblesse féminine conduira à une confusion narcissique où le moi, pour se retrouver, s’aimera dans son autoportrait dédoublé.

Elle est complexe. C’est fascinant. Le moi féminin plie sur ses propres faiblesses comme le roseau sous le poids du vent. Mais elle ne rompt pas. La femme est rock.


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      Durée vécue et temps abstrait : Bergson & the Comets !

pour écouter d'abord le morceau : 

Le temps est une donnée essentielle de l’existence et de la conscience que nous en avons. Si notre monde n’est ni un ni stable, c’est que tout existe sur le mode du temps qui passe. Le temps existe : nous en avons l’intuition, la sensation, et nous constatons ses effets en permanence. Le premier des effets du temps est la lutte de l’homme contre ce dernier. Mais savons-nous au moins contre quoi nous luttons ? Savons-nous au moins définir le temps ? Ne pas en être capable tout en le combattant rend notre combat semblable à celui d’un Don Quichotte face à ses moulins à vent. Un coup d’épée dans l’eau. Un coup de lame au travers de la flamme. Le temps se définit comme succession. Succession de quoi ? Peu importe, il énonce le principe même de la succession. En ce sens, il s’oppose à la simultanéité : deux instants ou deux secondes ne peuvent, par définition, avoir lieu en même temps. Ou alors, il s’agit de la même seconde, donc d’une seconde, et non deux. Philosophiquement, le temps est le concept par lequel nous tentons de saisir le principe du changement dans le monde et dans notre conscience. Il est le concept par excellence, désignant la nécessité de ce qui est à la fois réel et immatériel. En effet, le temps en lui-même n’est pas observable mais, de ses effets tangibles – les rides, la fatigue ou au contraire le regain d’énergie – , nous déduisons qu’il ne peut pas ne pas exister. L’eau est probablement la meilleure métaphore de la temporalité, c’est-à-dire de la conscience du temps. Eau dynamique : le fleuve, la Seine du « Pont Mirabeau » d’Apollinaire. Eau statique : le lac de Lamartine, temps fantasmé qui s’arrêterait sur le plus beau de nos jours. « Ô temps, suspends ton vol ». Mais, comme le dit Héraclite (Fragments), « Tout coule, tout s’écoule » et « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Le problème qui se pose est dès lors celui de la nature du temps. Les questions de son origine et de sa destination n’ont pas lieu d’être dans la mesure où, infini, illimité, il n’a ni début ni fin. Scientifiquement et d’un point de vue théorique, la seconde se répète indéfiniment pour prolonger le temps à l’infini, comme le point la droite. D’ailleurs, pourquoi parle-t-on de « seconde » – et non de « première » ou de « deuxième » – ? Parce que c’est la même, qui se répète, au-delà de deux, un nombre indéterminé de fois. Techniquement, nos horloge permettent une quantification du temps ainsi que des repérages dans ce dernier, les calendriers un découpage en saisons, l’histoire une division du temps collectif et passé en époques. Pourtant, nous vivons le temps également à travers le sentiment de son unité. 

Dès lors, le temps est-il une propriété du réel, un sentiment intime de l’être humain ou une mesure que notre perception du réel impose à ce dernier ? Une réalité, une idée ou un instrument ?

Le problème est que le concept de temps répond à ces trois définitions. Dès lors, l’une prévaut-elle sur les deux autres ? Le temps naturel, comme propriété du monde, est indéfinissable. Le temps est comme l’eau : on peut la voir mais, quand on essaie de la saisir, elle file entre nos doigts. À la question « qu’est-ce que le temps ? », Augustin répond : « Si personne ne me pose la question, je le sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus. » (Confessions, XI). Restent le temps subjectif et le temps objectif. Pour Bergson, le mot « temps » ne saurait être employé pour les deux acceptions sans que nous commettions certaines confusions, notamment la plus importante en la matière, qu’il nomme dansDurée et simultanéité la « spatialisation du temps » (Bergson, Durée et simultanéité, ch. VI « L’espace-temps à quatre dimensions »), c’est-à-dire l’attribution au temps des caractéristiques de l’espace : divisibilité, quantification, réversibilité. En fait, seul un temps artificiel peut posséder ces propriétés. Si le temps est une « donnée immédiate de la conscience », pour reprendre le premier titre de Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience), alors il ne peut être découpé, chiffré ou retourné en arrière. Telle émotion que j’ai ressentie un jour lors de tel événement forme une unité. Elle est par essence incommensurable et appartient désormais à jamais au passé et au souvenir. Durée et simultanéité présente une critique de la notion de temps telle qu’elle est conçue dans la théorie de la relativité d’Einstein ; aussi Bergson introduit-il une distinction entre la « durée réelle » de la conscience philosophique et le « temps mesurable » de la science (ch. II « De la nature du temps »). La durée s’entend en tant qu’elle est concrètement vécue et pensée par le sujet et correspond à une expérience de la conscience. Le temps s’entend comme mesure scientifique abstraite – construite par l’intelligence humaine –, discontinue – les unités de mesures qui se répètent sont séparées – et homogène – toujours la même unité de mesure. En fait, la durée désigne l’état et la qualité d’une réalité qui se déploie et persiste, quand le temps quantifie la répétitivité d’un fait. La première présuppose la conscience, la seconde un outil. Il peut s’agir du même phénomène. Prenons l’exemple d’un morceau de musique que j’écoute. Il a une durée et se compose de mesures à x temps. Nous savons que le temps chronométré du morceau n’a rien à voir avec la durée de son écoute. La version originale deRock around the clock de Bill Haley fera toujours 2’12’’. Mais sa durée vécue demeure étrangère à cette mesure puisque la chanson peut me sembler courte ou long, selon qu’elle m’ennuie ou m’enthousiasme. En outre, si j’ai toujours la chanson en tête, comme un souvenir auditif, peut-on dire que son audition soit vraiment terminée ?

« Écoutez la mélodie en fermant les yeux, en ne pensant qu’à elle, en ne juxtaposant plus sur un papier ou sur un clavier imaginaires les notes que vous conserviez ainsi l’une pour l’autre, qui acceptaient alors de devenir simultanées et renonçaient à leur continuité de fluidité dans le temps pour se congeler dans l’espace : vous retrouverez indivisée, indivisible, la mélodie ou la portion de mélodie que vous aurez replacée dans la durée pure. Or notre durée intérieure, envisagée du premier au dernier moment de notre vie consciente, est quelque chose comme cette mélodie. Notre attention peut se détourner d’elle et par conséquent de son indivisibilité ; mais, quand nous essayons de la couper, c’est comme si nous passions brusquement une lame à travers une flamme : nous ne divisons que l’espace occupé par elle. » id.

La durée est dite pure dans le sens où elle se conçoit sans altération de ce qu’elle est par essence, c’est-à-dire hétérogène – ses états de conscience et faits se succèdent dans leurs différences mutuelles – et fluide – ses états de conscience s’interpénètrent. La continuité de la durée comme donnée de la conscience présuppose le mémoire. Quel que soit le type de succession envisagée, il est « impossible d’imaginer ou de concevoir un trait d’union entre l’avant et l’après sans un élément de mémoire ». Bergson écrit : « Toute conscience est donc mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent. » (L’Énergie spirituelle, ch. I « La conscience et la vie »). De plus : « La conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. » id. Sans lien entre deux instants, il n’y a qu’un instant. Imaginons un temps musical et sur ce temps un silence, puis imaginons une reproduction de ce silence sur la partition. Sans lien, sans pont entre ces temps musicaux, le silence initial est seul et ne pourrait composer le 4’33’’ de John Cage dont la partition est un long silence qui forme un tout ou, si l’on veut, la répétition du même silence sur un temps, ce qui, pour la conscience, revient au même. À l’écoute – si l’on peut dire... – et grâce à la mémoire nous retenons les silences justes passés à travers le sentiment que nous en avons éprouvé et éprouvons encore, même s’il a changé, plus que par sa codification analytique et son solfège ne montrant que des quantités. Pour Bergson, si la ligne de feu de l’étoile filante est divisible à l’infini, sa mobilité et son mouvement sont un. Alors que le temps est statique en ce sens que ses composants sont figés, la durée pure constitue une indivisible mobilité.

L’impossibilité du découpage d’un mouvement qui ne soit pas un artifice de chicaneurs, d’ergoteurs ou de pinailleurs, peut être montrée par le début du Pont Mirabeau d’Apollinaire : 

         « Sous le pont Mirabeau coule la Seine

         Et nos amours

         Faut-il qu’il m’en souvienne »

L’absence de ponctuation marque la fluidité de ces trois premiers vers. On peut se demander s’il faut comprendre « Sous le pont Mirabeau coule la Seine et nos amours. Faut-il qu’il m’en souvienne ! » ou « Sous le pont Mirabeau coule la Seine. Et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne ? ». Seuls les minutieux zélés, maniaques et angoissés, compteur de bines – petits poids – comme l’on dit au Québec et frappés de la maladie de Poinsignon voudront savoir où mettre une ponctuation. Les autres se laisseront aller à leur plaisir de se faire porter par le fleuve sans se poser de question. C’est là toute la différence entre expliquer l’existence et la comprendre.

Le temps est un thème « rock’n roll » important. Les jours de la semaine ponctuent le rythme du Happy days de Gimbel et Fox (1974), générique de la série du même nom : « Rockin’ and rollin' all week long. Sunday, Monday, Happy Days. Tuesday, Wednesday, Happy Days. Thursday, Friday, Happy Days. »

Le morceau de Bill Haley Rock around the clock (1955) marque, quant à lui, la victoire de la durée vécue sur le temps des horloges. On a beau compter le temps qu’il reste à danser – normalement jusqu’à minuit et pas après – la soirée, ou plutôt la nuit dansante, se poursuit (oui, je sais, de nos jours, minuit est l’heure à laquelle on commence à peine à danser…). L’horloge elle-même vieillit. Nous lui survivrons peut-être. Dans le morceau, regarder l’horloge n’a pas pour but de surveiller l’horaire afin de le respecter mais de narguer la machine et, en même temps, l’autorité qu’elle représente : je suis encore là même si ce n’est pas permis. Mais mon but n’est pas de désobéir. C’est plutôt que mon mouvement, ma fête et ma joie composent un ensemble que je ne veux pas interrompre arbitrairement parce qu’une pendule se met subitement à sonner. Les douze coups de minuit de Cendrillon et sa fuite, alors qu’avec le Prince le sentiment amoureux était installé, ne sont-ils pas le symbole même du coitus interruptus, d’un fait de l’existence profonde rompu par la morale ?

Le comportement qui consiste à faire fi de l’heure et donc des conventions liées aux organisations sociales est significatif de ce qu’est le rock, même à ses débuts, en costume et en robe à ruban, c’est-à-dire une expression de contestation, la volonté de vivre non pas l’instant présent mais le temps qui passe, le désir de ne pas le contrôler mais de glisser avec lui, sur lui, d’être mobile sur le mode même de l’existence. Secoue et roule : rock and roll. Arrêtons d’apprendre à nager sur le bord de la piscine en décomposant des mouvements par de ridicules gestes qui ne conviennent pas à l’eau mais à l’air, et plongeons directement dans le grand bain. Arrêtons de danser la valse en comptant « 1, 2, 3 », dansons le rock dans l’enchaînement fluide et la qualité improvisée de ses figures. Imaginons Bill Haley danser, jeter un œil sur l’heure qu’il est et philosopher un moment :

« Quand je suis des yeux, sur le cadran d’une horloge, le mouvement de l’aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire ; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors de moi, dans l’espace, il n’y a jamais qu’une position unique de l’aiguille et du pendule, car des positions passées il ne reste rien. Au dedans de moi, un processus d’organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C’est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que j’appelle les oscillations passées du pendule, en même temps que je perçois l’oscillation actuelle. »

Durée et simultanéité, ch. II « De la nature du temps » 

Imaginons maintenant Bergson danser le rock :

         « One, two, three o’clock, four o’clock, rock,   

         Five, six, seven o’clock, eight o’clock, rock,

         Nine, ten, eleven o’clock, twelve o’clock, rock,

         We’re gonna rock around the clock tonight. »

Dans cette ouverture du morceau, la terminaison systématique « rock » sur les trois premiers vers après l’énonciation des heures qui passent rappelle la prédominance de l’activité vécue, fondatrice de la durée, sur le temps théorique. Pareil pour la répétition persévérante « We’re gonna rock, rock, rock, ‘til broad daylight ». Faire le tour du cadran est le signe de l’unité, de la boucle bouclée, du mouvement accompli, de minuit à midi. L’ouverture permet un démarrage de la durée vécue. Le chant entre d’emblée a cappella, montant par pallier dans les aigus. Seuls les intervalles des phrases sont remplis par des coups à la batterie et une même note à la contrebasse et au piano. Puis l’ensemble de la formation prend son envol pour cinq parties, cinq phases successives et continues de la soirée et de la nuit. On retrouve là encore la distinction entre durée vécue à travers la danse et la musique rock, et temps mathématique de l’horloge. Dans le premier couplet, nous nous préparons et nous nous retrouvons : « Put your glad rags on and join me, hon’ ». Dans le deuxième, au milieu de la fête, nous encourageons l’orchestre à ne pas faiblir : « If the band slows down we’ll yell for more ». Dans le troisième, la septième heure sera celle de l’extase : « We’ll be right in seventh heaven ». Dans le quatrième, nous serons en pleine forme : « I’ll be goin’ strong and so will you ». Dans le cinquième, nous ferons une pause et recommencerons : « we’ll cool off then Start a rockin’ round the clock again ». Il ne s’agit pas là d’une programmation qu’il faut respecter à la lettre – à la seconde – mais les étapes continues d’un même mouvement. Ce sont cinq variations autour d’un même thème :

         « We’re gonna rock around the clock tonight,

         We’re gonna rock, rock, rock, ‘til broad daylight.

         We’re gonna rock, gonna rock, around the clock tonight. »

La musique fait défiler la grille d’accords traditionnelle du rock. La batterie, d’un ou de deux coups de caisse claire ou d’un coup de cymbale fermée, marque à chaque fin de vers et durant tout le morceau les temps et le temps. Le classique solo de guitare après le deuxième couplet fait glisser dans un mouvement fluide ses cordes en tremolo. Le solo de saxophone après le quatrième couplet répète une phrase musicale d’abord calée sur les temps puis décalée, à contretemps, comme pour montrer par la syncope que la durée n’est pas homogène.

Qu’il s’agisse du morceau de Bill Haley et de ses comètes, de la comète de Halley ou de l’étoile filante de Bergson, la durée est toujours durée de quelque chose : la durée désigne par définition une aptitude à durer. Le temps, lui, peut exister tout seul, c’est là sa monstruosité, sa transcendance. Il passera toujours quand bien même rien d’autre n’existerait. Durer ne consister pas à échapper au temps ou à le fuir. Durer, c’est faire face au temps. Durer permet de mettre de côté le sentiment qu’une pendule soit en même temps un conte (faute volontaire) à rebours.

En fait, il faut laisser le temps nous porter. Ce n’est pas qu’il nous porte vers la mort mais plutôt qu’un jour il s’arrête pour nous. La mort est une autre dimension où, justement, le temps ne passe plus pour nous. Certes Baudelaire dit : « Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie » (Baudelaire, « L’ennemi », Les Fleurs du mal). À nous cependant de faire de notre temps de vie une vraie durée, une vie remplie. Il faut se passionner pour les activités les plus riches. Serait-ce là du divertissement, dirait Pascal ? Mais nous n’allons tout de même pas passer tout notre temps à réfléchir sur notre condition humaine ! Il n’y a pas que la philosophie, dans la vie, il y a le rock, aussi... Et danser toute la nuit...

La nuit ne porte pas conseil, elle – en fait, le sommeil – efface les sentiments de la veille. La veille dans les deux sens du terme. Normalement, la nuit, c’est le sommeil. Donc veiller la nuit, qui est le divertissement par excellence, que nous fassions la fête jusqu’au petit matin ou que nous laissions l’angoisse nous empêcher de dormir, c’est refuser les conseils de la raison, c’est s’accrocher à ses sentiments. L’insomnie est la fête des vieux et la fête l’insomnie avant l’heure.


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